Bienvenue sur le blog de la mairie de Saint-Jean de Vaulx

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Séchilienne: vivre une expropriation

VIVRE UNE EXPROPRIATION. UNE EXPERIENCE TRAUMATISANTE

 

L’ANNONCE

 

Arrivés à l’ILE DE FALCON en 1984, nous les derniers arrivants (= une quinzaine de maisons) avions le sentiment d’avoir fait le bon choix. Le hameau, isolé, offrait une image de quiétude  en pleine nature. Il faut dire que pour connaître l’ILE DE FALCON, il fallait y habiter. Les maisons construites au milieu des bois, la tranquillité garantie, tout nous faisait penser que nous allions y vivre heureux.

 

 

En 1985, l’annonce d’une catastrophe écologique, très vite médiatisée, nous a laissés « presque» indifférents. Et surtout nous étions loin d’en évaluer les conséquences…

Puis, le verdict tombe : plus de construction ! Et, insidieusement, apparaît l’évidence : les maisons neuves où nous avions investi nos espoirs et projets n’ont plus de valeur. Il faut savoir qu’à cette période, les prêts immobiliers pouvaient attendre des taux de 19%. La plupart des gens avaient laissés beaucoup des travaux à leur charge afin de réduire les coûts. Donc, il fallait continuer à effectuer des travaux, aménager, investir pour des maisons dont nous avons vite pris conscience qu’elles ne valaient rien. En 1986, un décret gouvernemental obligeât les banques à baisser les taux d’intérêts plafonnés à 12%. Cette décision qui a permis de soulager financièrement beaucoup de familles en France, ne s’est pas appliquée pour nous à qui on a dit : « Votre bien à une valeur hypothécaire nulle, donc pas de renégociation ».

 A ce stade, on commence à pressentir le piège, qui inexorablement au fils des mois et des années se refermera sur nous.

 Car, il y avait 2 catégories d’occupants à l’ILE DE FACON : Ceux qui avaient construit depuis plusieurs années, qui avaient fini de payer leur maison, et qui voyaient mal les conséquences de tout cela, puis les nouveaux arrivants, en début de remboursement de crédits, classiquement étalés sur 20 ans qui, déjà ne vivaient pas les choses de la même façon. En effet, les mois et années passant, plusieurs habitants (dont nous) connurent à travers des changements de situations personnelles : divorce, mutation, décès…des complications économiques graves. Le préfet, d’alors, M PROUST, fut le premier sensible aux situations personnelles qui se dégradaient, puisque nous ne pouvions plus partir de l’ILE DE FALCON. Paradoxalement, quand on vit au quotidien ce genre de difficulté, le « risque » arrive au deuxième plan.

 

 

LE RISQUE : Comment le vivions-nous ?

 

L’effet d’annonce a été suivi d’une bataille d’experts. Personne ne savait très précisément quand la catastrophe allait se produire. On nous disait « probablement à échelle humaine (?) » Et là, vous vous renseignez pour savoir ce que veut dire exactement « échelle humaine ». Comment le commun des mortels peut-il évaluer une situation pareille ? Le processus de la chute avait été bien expliqué mais il restait des zones d’ombres. Les spécialistes n’ont jamais toutes les réponses et surtout pas celles qui vous intéressent le plus. Nous étions donc dépendants des informations nombreuses, alarmistes et parfois contradictoires. Ainsi, au début, nous avions, semble t-il, un délai de 48 heures pour évacuer le hameau. Au fil du temps, nous allions être anéantis par l’effet de souffle, bien avant que les premiers rochers atteignent le sol ! Ces informations nous plongeaient dans l’irréalité. Nous avons côtoyé au quotidien, dans notre entourage (famille, collègues) des partisans du « j’y crois » et ceux du « je n’y crois pas », nous n’avions souvent aucun avis à donner. Lorsque l’on est au cœur d’un problème si complexe, on réalise très vite que moins les gens sont concernés, plus ils ont des avis autorisés sur des sujets qu’ils ne maîtrisent pas. Mais il fallait faire avec. Et la façon dont les événements sont relatés enlève parfois toute crédibilité à une situation dramatique.

 

 

LES MEDIAS

 

Les journaux nationaux ont parlé de L’ILE DE FACON avec, souvent, beaucoup de sobriété et technicité (en reprenant les rapports d’experts). Localement, les interviews se sont vite concentrées sur les mêmes personnes, aux réactions, certes, sincères mais souvent excessives, et surtout, non représentatives de l’ensemble des habitants. Tout cela  faisait l’audience, mais nous faisait passer pour des gens atypiques… et un peu rustres. Après chaque reportage, nous avons du affronter des réflexions goguenardes dont la plus fréquente était « alors quand est- ce que la montagne va vous tomber sur la tête ? »

 

LES ENFANTS

 

Ils vivaient en toute liberté. Les tours de vélos, les cabanes dans les bois, les baignades dans les trous d’eau, le hameau leur appartenait. Ils avaient grandi ensemble et avaient tous été dans la classe unique de Mme BETHIER, dont ils étaient tous très proches. Ils n’avaient pas conscience du problème dans leur quotidien et nous évitions de leur gâcher la vie. Les simulations d’évacuation étaient vécues comme un autre jeu. Ils étaient pourtant effrayés quand les éboulements étaient intensifs et alarmants et qu’il y avait intervention des pompiers. Les enfants de ST BARTHELEMY étaient également scolarisés dans le hameau, et nous reçûmes, un jour une pétition de parents nous demandant de signer un projet pour que leurs enfants ne viennent plus à l’école « en bas », le risque mettait leur vie en danger. Ce n’était pas la première fois que l’on nous renvoyait que nous étions isolés mais cette fois, nous en avons souffert différemment…

 

LES EXPROPRIANTS

 

Oui, il s’agit bien d’une profession « expropriants ! » Après la parution du décret d’application de la loi BARNIER, la mise en place de la procédure d’expropriation, nous plongea encore dans un autre univers, encore plus pénible que notre vécu de 15 ans avec le risque.. Ces personnes, sans état d’âme, sont rémunérées sur la même « enveloppe » que celle qui permet d’indemniser les gens, on comprend très vite que moins ils indemniseront, plus ils seront payés. Ils procèdent en ayant préalablement connaissance des faiblesses et vulnérabilités des familles,  pour pouvoir ensuite appliquer une méthode d’essoufflement de nos énergies. Nous les redoutions tous. La valeur du terrain avait été fixée à 150 francs en moyenne, ce qui désavantageait les derniers propriétaires qui l’avaient payé presque 2 fois plus cher, 15 ans auparavant. Ceux qui possédaient plusieurs terrains ont donc été mieux indemnisés. D’où certaines rumeurs affirmant que nous avions tous été bien indemnisés. Pour ceux, qui n’avaient que le terrain entourant leur maison, la proposition était, d’entrée de jeu, défavorable. Quant à l’immobilier, bien qu’on nous ait dit qu’il serait évalué sans tenir compte du risque, il a été indemnisé, largement, en dessous du prix du marché…L’expropriant me dit un jour : « Dans l’état de santé où vous vous trouvez, vous ne pourrez plus entretenir une maison, les enfants vont grandir, vous n’avez qu’à vous acheter un petit appartement ». Voilà le type de méthode employée par ces gens. Une cellule psychologique devait être mise en place… Désabusés et affaiblis, nous pensions partir très vite avec la maigre proposition qui ne nous permettait pas de nous reloger aux même conditions, mais nos enfants révoltés nous ont dit « il faut vous battre ! ».

 

LA DESERTIFICATION

 

Les trois-quarts des habitants étant partis nous nous sommes retrouvés avec quelques familles, en attente du jugement, au milieu d’un spectacle de désolation. Dans un premier temps, les maisons abandonnées offraient des opportunités de « pillage » (Matériaux, plantations..) discrètes, souvent la nuit, mais réelles. Nous étions entourés de maisons vides  avant de voir le voisin suivant. Un jour où, nous allions partir en course, un jeune couple nous expliqua, qu’il construisait une maison et qu’il lui manquait des tuiles. « Quand allez-vous partir ? On pourrait récupérer les vôtres » . Ce jour là, nous avons hésité avant de partir faire nos courses…  Des équipes de désamiantage, en combinaison, furent envoyées pour désosser les maisons qui contenaient de l’amiante. Le spectacle était celui d’un après bombardement, c’est ce que disaient les personnes qui venaient en « touristes » le dimanche dans le hameau. Ordre fût donné de détruire en totalité, les maisons dès qu’elles étaient inoccupées, ce qui réduisit les visites nocturnes et garantit notre sécurité…Nous vivions alors avec le va-et-vient des pelles mécaniques et des camions. Cette période nous a tous réunis, et pour tromper l’angoisse, nous passions beaucoup de temps ensemble et organisions le plus de fêtes possibles…Le bon côté des choses.

 

 

 

LE DEPART

 

Nous sommes partis un vendredi, le mardi suivant la maison était rasée. Nous voulions être sur place, pour filmer, photographier les restes d’une part de vie et les traces des moments heureux, qui ne seraient plus qu’un souvenir pour nos enfants. Quand le godet de la pelle atteignit la chambre du plus jeune, mettant à nu la cloison tapissée de sa chambre, nous avons entendu leurs sanglots et nous avons pleuré aussi.

Catherine et Sébastien SALPIETRO ILE DE FACON 1983 à 1999

 

 

 

 



09/06/2011
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